– Pas de souci, Jacques ! Ne te décourage pas ! Au moins, tu as célébré le Nouvel An avec éclat !

Ne ten fais pas, Claude! Ne sois pas triste! Au moins, tu as passé le Nouvel An en beauté.

Voici la ville où je suis né. Claude descendit du quai, traversa la place de la gare et se dirigea vers larrêt de bus. Il ne prévenait pas sa femme quil arriverait ce jourlà.

Son humeur était maussade, car il venait davoir une désagréable conversation avec Adèle. Sa femme le critiquait sans cesse, le traitait dégoïste indifférent.

Pourquoi «indifférent»? Il avait, dailleurs, voulu la féliciter pour la nouvelle année, mais elle avait coupé le téléphone. Elle était vexée!

Il tenta de la rappeler pendant trois jours, mais elle ne décrocha jamais. Alors il, à son tour, se sentit offensé et cessa dappeler.

De plus, elle navait même pas daigné saluer ses parents ni sa sœur, sans parler de lui. Il allait désormais le dire demblée à son seuil.

Ce nétait pas seulement elle à reprocher; il y avait des fautes de son côté, alors quil faut bien que chacun réponde à ses responsabilités. Comme on dit, la meilleure défense, cest lattaque.

Revigoré, Claude entra dans limmeuble dun pas décidé.

Lappartement laccueillit dans un silence pesant.

Eh! Qui vit encore ici? Adèle, je suis rentré! sécria-t-il à tuetête, mais aucune réponse ne vint.

Il jeta un œil dans la cuisine: aucune trace dAdèle. La première chambre était vide, la deuxième également. Mais ce qui attira immédiatement son regard, ce furent les absences: le berceau denfant au bord du mur avait disparu, le buffet qui portait le commode, le table à langer et la poussette que les parents dAdèle lui avaient offerts sétaient volatilisés.

Il se précipita vers le placard: la moitié où les vêtements dAdèle séjournaient était désormais vide.

Quatelle donc fait? Matelle abandonné? se demanda Claude.

Il composa le numéro de sa bellemère, mais aucune voix ne répondit. Il tenta alors dappeler Katia, lamie dAdèle. Silence. Enfin, il réussit à joindre Michel, le mari de Katia.

Michel, salut! Passe le combiné à Katia, je narrive pas à la joindre, demanda-t-il.

Katia est à la campagne avec son enfant; nous fêtions le Nouvel An chez nous. La connexion est mauvaise, ici, expliqua Michel.

Je suis arrivé hier, car je devais prendre ma garde aujourdhui. Ils sont encore en repos, répondit Michel. Et pourquoi Katia?
Je me disais quelle pourrait savoir où est ma petite Adèle. Je suis venu chez ses parents, mais sa maison est vide. Tout ce que nous avions acheté pour le bébé a disparu, précisa Claude.

Ta femme était censée devenir maman bientôt. Tu es parti en vacances, la laissant seule? sétonna Michel.

Elle na pas voulu venir. On lui avait fixé un rendezvous entre le 10 et le 11 janvier. On aurait pu partir plus tôt, répliqua Claude.

Félicitations, mon vieux, tu es un pantin, lança un ami.
Pourquoi? ne comprit pas Claude.
Parce que tu seras bientôt célibataire, espèce dimbécile! Appelle lhôpital, sûrement elle y est, conseilla Michel.

Il y a dix jours,
Je ne comprends pas, Claude, pourquoi rester à la maison pendant les fêtes? Adèle ne veut pas partir, tu dois venir seul. Son terme approche, tu auras le temps de revenir, disait sa mère au téléphone.
Et toute la famille se rassemblera: tante Véronique et oncle Serge arriveront, Nathalie et Victor viendront, Olga et Pavle, puis mon père, Vika et Gleb.
Vika a réservé pour nous des chambres dans un hôtel de campagne, au milieu des bois, du 30au2janvier.
Le 31, il y aura un banquet au restaurant avec des artistes invités. Jai déjà payé pour toi, tu me rembourseras. Tu resteras chez nous jusquà Noël, puis tu partiras le huit, juste à temps pour le terme dAdèle.

Adèle refusait de partir :

Claude, je peux être prise nimporte quel jour. Imagine: tout le monde samuse et soudain jai un accouchement. Dailleurs, lhôtel hors villela grande ambulance arriveratelle à temps?
Non, je ne vais nulle part.

Ma mère dit que les femmes aujourdhui comptent la maladie comme un incident et la venue dun enfant comme un exploit. Elle a mis au monde trois dentre nous et na jamais trop reposé le dos, tout a toujours été fait à temps.

Claude comprenait que, dune certaine façon, Adèle avait raison. Mais il imaginait déjà lennui dune veillée de Nouvel An en têteàtête, un maigre repas, elle nayant même pas envie de cuisiner. Un sentiment de tristesse le saisit.

Pendant ce temps, la parenté allait chanter, danser et festoyer dans les restaurants. Finalement, il partit seul.

Lhôtel de campagne était réellement animé. Vers une heure et demie après minuit, alors que le Nouvel An était déjà entamé, Claude sortit de la salle de bal pour appeler sa femme, mais elle ne répondit pas.

Très bien, tu te vexes et cest de ta faute. Elle aurait pu être ici, samuser avec tout le monde, pensa-t-il.

Le lendemain, sa mère lança un reproche à son gendre :

Ta fille na même pas appelé, na pas souhaité la bonne année à mon mari et à moi. Elle est offensée! Tu las lâchée, mon fils.

Elle ne comprend pas ce quest une vraie famille. Nous sommes tous ici, elle est seule làbas. Quelle reste, réfléchisse un moment.

Cette nuit de Nouvel An, Adèle ne pensait quà Claude, et non à son beaupère, à sa bellemère ou à la foule de leurs proches.

Ses parents, apprenant que leur fille était restée seule pour les fêtes, linvitèrent chez eux. Aucun grand repas nétait prévu.

Le frère dAdèle travaillait à Paris dans une usine fonctionnant 24h/24, et il navait pas de longs weekends, alors les parents prévoyaient de fêter le Nouvel An à deux.

Le 31, à neuf heures du soir, la mère et la fille dressèrent la table, et soudain Adèle fut prise de convulsions.

On appela lambulance. La mère partit avec elle, le père les suivit en voiture.

Adèle passa le Nouvel An à lhôpital, ses parents attendirent dans le hall du service. Elle devint mère dun petit garçon

Claude décida de suivre le conseil de son ami et téléphona à lhôpital.

Cest le secrétariat? Elle a été libérée hier, lui réponditon.
Libérée? Vous plaisantez! Il y a déjà un bébé?
Oui, le premier janvier, à minuit trente.
Qui la prise à la sortie?
Un jeune homme, nous nenregistrons pas ce renseignement dans le registre.

Claude comprit que seuls les parents dAdèle pouvaient la récupérer, donc eux et le bébé devaient être chez eux.

Il acheta un bouquet de roses et se rendit chez eux.

Le père ouvrit la porte.

Je vous écoute.

Bonjour, je suis venu pour Adèle, déclara Claude.
Et pourquoi? demanda le père.
Je suis son mari, répliqua le gendre.
Adèle! cria le père.Quelquun prétend être ton mari, veuxtu le voir?
Non, laissezle partir, répondit Adèle depuis le fond de lappartement.

Le père haussa les épaules :

Elle ne veut pas. Au revoir, jeune homme! et referma la porte.

Claude resta un moment, puis rappela.

Cette fois, ouvrit la bellemère, une femme grande, robuste et à la voix forte. Claude la craignait un peu.

Vous ne comprenez pas? demandatelle.
Laissezmoi entrer, commença-til courageusement. Jai le droit

Il neut pas le temps de finir. Elle arracha le bouquet des mains du gendre et le frappa à la tête à plusieurs reprises.

Tu nas aucun droit, un avocat te le dira bientôt! Nappelle plus; mon petitenfant dort, lançatelle en jetant le bouquet à ses pieds et referma la porte.

Claude repartit chez lui. En chemin, il se frotta le visage à plusieurs reprises: les roses étaient belles, mais épineuses.

De retour, il téléphona dabord à sa mère.

Imagine, ils ne mont même pas laissé entrer dans lappartement, je nai pas pu voir mon fils.
Ne tinquiète pas, Claude. Adèle reviendra, avec le bébé dans les bras, où pourratelle aller? Tu ne lappelles pas, tu ne lui envoies pas dargent.
Laissez les parents la nourrir, sils sont si sages. Dans une ou deux semaines, elle reviendra. Dors maintenant, tu as le travail demain.

Il fit ainsi: il dîna des gnocchis achetés à lépicier, puis se coucha.

Il dormait paisiblement, ignorant que cétait la dernière nuit quil passerait dans cet appartement.

Le lendemain, en revenant du travail, toutes ses affaires étaient emballées dans des cartons et des sacs noirs, empilées dans le hall. Il sonna. La bellemère, propriétaire du deuxpièces où vivaient Adèle et Claude, ouvrit.

Alors, cher gendre, tu te souviens de ladresse de ton dortoir, ou tu veux que je te la rappelle? Ramasse tes affaires. Tout ce qui restera sera débarrassé demain par la femme de ménage!

Claude dut déménager dans le dortoir étudiant.

Le tribunal les avait séparés. Lassé de la vie en dortoir, il envisagea de louer un appartement, mais quand il toucha sa paie, dont le service comptable avait déjà prélevé les allocations alimentaires et cinq mille euros pour lentretien de son exépouse, il réalisa que le reste était dérisoire.

Sois plus économe! Tu dois encore économiser pour ton propre logement, lui conseilla Michel. Allez, Claude, ne te décourage pas! Au moins, tu as passé un Nouvel An splendide!

Adèle vécut trois ans chez ses parents, qui laidèrent avec le petit Sacha, pendant que le logement était loué. Quand elle reprit le travail, elle et Sacha retournèrent dans leur propre appartement. Après des travaux, il ne restait plus aucune trace de Claude ni de sa famille.

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