Tiens bon, ma fille! Tu nappartiens plus quà une autre famille; il faut accepter leurs usages. Tu tes mariée, pas venue à la cour!
Quels usages, maman? Ils sont tous à lenvers! Surtout la bellemère! Elle me déteste, cest évident!
Tu as déjà entendu parler de bellesmères gentilles?
Elle flâne! Elle flâne! Ça ne suffit plus! sécria Sylvie Dubois, debout au milieu de la cuisine, le visage rougi de colère, les yeux flamboyants. Si le mari se promène, la femme en porte la responsabilité. Que doisje encore texpliquer?
La bellemère était en furie. Elle hurlait sur sa bru, Élodie, comme une folle, simplement parce quelle avait suspecté son fils, Bastien, dinfidélité.
Élodie, jeune femme frêle aux grands yeux naïfs, se tenait appuyée contre le mur, tentant de raisonner la femme en colère.
Madame Dubois, ce nest pas raisonnable. Il a une famille, des enfants commençat-elle, mais Sylvie la coupa dun geste, comme pour chasser une mouche.
Cest quoi, ta famille? Ou bien ton enfant qui ne veut pas que nous, ton père et moi, le gardions? ricana la bellemère, méprisant. Ton éducation, dailleurs!
Quelle éducation, Sylvie? Arthur na quun an. Il est tout petit, protestait doucement Élodie.
Petit? sesclaffa la vieille femme. Chez les Marchand, le petitfils est encore plus minuscule. Il ne sait même pas se tenir debout, et ne répète pas; comme ce ton elle agita la main en direction de la chambre denfants.
En fait, il est votre petitfils, rétorqua Élodie, la voix tremblante. Et vous savez, les enfants ressentent les mauvaises personnes. Peutêtre cest pour ça quil ne vient pas chez vous.
Nous, on est mauvais? Oh la vache! sécria la bellemère, passant au cri. Et où vistu, ma chère, à la bonne franquette? De qui mangestu? De quel argent dépensestu? Ingrate!
Élodie ne voulait plus se disputer avec cette bourrasque. Elle avait mille fois demandé à Bastien de vivre séparé de ses parents, mais le fils gâté, fils à papa, ne voyait aucune nécessité à changer.
Il aimait rester chez ses parents. Il se sentait là comme «dans le giron du Christ», paisiblement au travail, tandis que les corvées domestiques étaient réglées par les vieux: lessive, ménage, cuisine. Une vie de conte!
De son côté, la cruelle bellemère Élisabeth (au lieu de la méchante swédoukrainienne) passait en revue chaque faute. Au début, Élodie tentait de gagner son cœur, laidant à la maison, lécoutant sans cesse, même ses plaintes sans fin sur les voisins. Mais rapidement, elle comprit linutilité de ses efforts.
Aussi bienveillante quelle voulait paraître, elle détestait la bellemère et nessayait même pas de le cacher.
Je lai amenée chez nous, comme si aucune fille normale nexistait, racontait Sylvie à la voisine, pendant quÉlodie ramassait les jouets éparpillés par Bastien, tout en entendant.
Et même les villages voisins en ont entendu parler! Nos grandmères sont bien meilleures, plus travailleuses, plus intelligentes.
Nen parle pas! répliqua la commère du coin, Madame Manon, qui avait déjà nettoyé les rumeurs de tout le hameau.
Je sais quon ne peut rien faire. Et vous, Dubois, vous avez toujours les mains dans le même pot.
Tu nimagines même pas! On ne peut rien lui confier. Elle perdrait ou casserait tout. Et son petit nest pas comme les autres.
Chez les Marchand, le petitfils est différent: calme, intelligent. Le vôtre, lui, fait des caprices tout le temps. Les gènes ne sont pas les mêmes.
Quand la vie devint insoutenable, Élodie appela sa mère dans le village voisin, se plaignant, pleurant. Sa mère lui répondit:
Tiens bon, ma fille! Tu es maintenant dans une autre famille, il faut respecter leurs coutumes. Tu tes mariée, tu nes pas venue en visite.
Quelles coutumes, maman? Elles sont toutes à lenvers! Surtout la bellemère! Elle me hait, cest évident!
Astu déjà entendu parler de bellesmères bienveillantes? Nous sommes toutes passées par là, et tu devras aussi. Limportant, cest de ne pas montrer que cest dur. Tiens bon.
Comprenant quelle ne pouvait rien changer avec sa mère peureuse, Élodie la menaça de prévenir son père.
Pitié, ne parle pas à ton père! seffraya sa mère. Tu sais quil a une peine avec sursis. Un mauvais pas et ils lenfermeront!
Élodie savait tout cela. Son père, Henri, aimait follement sa fille unique. Il avait reçu son sursis pour un cambriolage qui avait éclaté quand quelquun avait agressé Élodie dans lépicerie du village.
Et elle savait quil ne resterait pas muet sil apprenait les mauvais traitements infligés à sa fille. Cétait un homme de feu.
Très bien, je ne dirai rien à mon père, répliqua Élodie, mais si la bellemère continue ainsi je ne sais pas ce que je ferai.
Tout finira bien, ma chérie, répétait sa mère, essayant de la calmer. Dans quelques semaines, tu ny penseras même plus.
Élodie voulait oublier, mais les relations avec Sylvie ne faisaient que se détériorer. Sylvie semblait même plus en colère, comme si Élodie était la cause de tous ses malheurs. Même son mari, Jacques, le vieux père de Bastien, usé par la vie, ne put plus supporter la tension.
Pourquoi tu cries toujours sur la fille? tentail un matin, alors que la dispute atteignait son paroxysme. Elle va nous quitter! Et cest bien ce quil faut!
Je la ferai partir! sécria Sylvie, déversant toute sa rage sur Jacques. Je la poursuivrai en justice, je récupérerai chaque euro perdu ces annéesci! Et je retirerai son enfant, pour quil ne grandisse pas dans cette famille misérable!
Élodie savait que la bellemère débitait de la pure folie, mais la peur la saisissait toujours, surtout parce quelle aimait encore son mari, Bastien.
Les rumeurs sur les escapades secrètes de Bastien avec son ancienne petite amie, Océane, nétaient que des commérages de village, relayés par des vieilles comme Sylvie.
On ignore combien de temps ces brimades auraient duré sans la langue bien pendue de la bellemère. Un jour, après une «victoire» éclatante contre la bru, elle raconta ses «exploits» à sa meilleure amie, Madame Manon, en les enjolivant, puis au voisin, puis à son mari et lhistoire de la «bru stupide» et de sa cruelle bellemère sétendit jusquau père dÉlodie.
Henri, géant de deux mètres aux épaules larges, ne réfléchit guère. Il prit sa hache, quil venait de manier pour couper du bois, sans ôter son blouson de travail, monta sur son vieux cyclomoteur «Gérard», et, sans un mot à sa femme, sen alla dans le village voisin pour libérer sa fille de ce piège humiliant.
Pendant ce temps, dans la maison de Sylvie, un scandale explosait. La jeune mère, quelques instants plus tôt, avait laissé le petit Arthur sur le canapé flamboyant jauneorange, pour aller chercher une couche fraîche. À son retour, elle découvrit une petite tache brune sous le bébé.
Aux yeux de Sylvie, cette tache sétait agrandie, semblable à un trou noir prêt à engloutir tout lappartement. Elle surgit comme lorage, hurlant sur Élodie à plein poumons.
Tu as abîmé le canapé! Mon préféré! Tu sais combien il ma coûté? Je te couperai les mains, puis je les recollerai où il faut!
Je le réparerai, je le nettoierai, tenta de calmer Sylvie Élodie, les mains tremblantes, tenant un chiffon.
Que vastu nettoyer? Il est neuf! Doù saistu? Tu nas jamais acheté rien à ta façon!
Et vous, vous ne payez jamais rien? sexclama Élodie, au bord de la rupture, reprochant à la bellemère davoir passé toute sa vie sur le dos de son mari.
Regardezla! Assez daudace pour insulter la bellemère! senflamma le visage de Sylvie.
Allez, essuyez cette tache, puis marchez à la porte avec votre fils! Vous vivrez chez moi et répugnerez jusquà ce que vous appreniez la bienséance!
Élodie, en larmes, tenta déponger la tache. La petite tache brune sur le tissu jauneorange refusait obstinément de disparaître, comme pour se moquer de son impuissance. Le petit Arthur, sentant langoisse de sa mère, cria à plein poumons, son pleur amplifiant latmosphère déjà lourde.
Sylvie dominait la scène, lançant des jurons choisis avec soin. Elle ne remarqua pas lombre qui glissa dans lembrasure de la porte. Cétait Henri, le père dÉlodie, immobile comme un monument, sa main serrant fermement le manche de la hache.
Un instant, Sylvie, sentant une présence, se retourna. Son regard se fixa sur loutil.
Elle connaissait la fureur dHenri, son passé, son sursis. La peur perça immédiatement la peau de Sylvie.
Comprenant que le marié avait entendu assez, que les choses prenaient une tournure grave, Sylvie tenta de garder la face, sa voix tremblante.
Oh, bonjour Henri! Je je moccupe dÉlodie
Je tai entendu toccuper delle, gronda Henri, entrant pieds nus, lair menaçant.
Il leva la hache au-dessus de la tête de Sylvie, la forçant à se recroqueviller. Mais au lieu de frapper, il la posa doucement sur son épaule et tendit la main à sa fille.
Allons, Élodie, il ny a rien à faire ici, ditil, lamenant vers la sortie.
Attends, marié! sécria Sylvie, reprenant son souffle, tentant de reprendre le contrôle. Que diraije à mon fils?
Laisse ton fils venir à moi, avec sa femme. Nous parlerons comme des hommes, répondit Henri, dun regard glacé qui en disait long.
Henri emmena Élodie et le petit Arthur hors de la maison. Bastien, longtemps hésitant à venir chercher sa femme et son fils, craignait laffrontement avec son père, mais finit par se décider.
Henri discuta longuement avec son gendre. Il ne le menaça pas, ne cria pas, mais sa voix posée, son hache posée sur la table, rendait chaque mot lourd de sens.
Bastien promit de vivre séparément avec Élodie, que sa mère ne simmiscerait plus dans leur quotidien, quil protégerait sa femme et son enfant, et ne laisserait plus passer doffense.
Lorsque Henri serra fermement la main de Bastien, ce dernier sentit que les plaisanteries avec cet homme ne seraient plus de mise, et que toutes les promesses devraient être tenues.
Depuis ce jour, Sylvie évita la bru et le petitfils. Elle ne les salua plus, même lorsquils se croisaient dans la rue du village.
Bastien et Élodie vivèrent séparés de leurs parents. Leurs vies sharmonisaient, empreintes de compréhension. Peutêtre que les «leçons» du beaupère avaient enfin fonctionné, ou peutêtre que lamour était vraiment plus fort.







